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Revue Sainte Anne Sommaire

Éditorial

Juin 2020 par François-Marie Héraud

Dans la nuit, nos prières…

Véritable marathon, la crise engendrée par la pandémie de la COVID-19, nous épuise et révèle beaucoup nos misères. Depuis plusieurs mois, la vie est mise en confinement. Pour enrayer la propagation du virus, nos dirigeants parient sur l’avenir en se basant sur des incertitudes. Cela n’est pas sans faire craindre à de lourdes conséquences. L’isolement met une barrière au virus, mais détruit aussi nos points de repère, notre tissu familial et social. Cela accentue l’invisible de la souffrance et de l’anxiété.

De toutes les douleurs, celle de terminer sa vie seul est sans contredit la plus cruelle. Privée de sa famille, de ses proches, la mort ne devient-elle pas un emprisonnement atroce? Je le comparerais à ceux qui disent bonjour le matin à une personne qu’ils aiment et, suite à un accident, à qui ils ne pourront plus jamais parler. La vie de leur enfant, de leur mari, de leur épouse leur est enlevée. Absents de ce moment essentiel, leur cœur est brisé devant l’absurde, l’impossible qui s’est produit. Sans réponse, leur cri de douleur creuse en eux une plaie inouïe. Ne pas pouvoir dire « au revoir », ne pas pouvoir, une dernière fois, dire « je t’aime » est terrible. Être privé de ce dernier souvenir à chérir.

Ce mois-ci, la Revue Sainte Anne vous offre des réflexions autour du thème « soi ». Ce petit mot cache des merveilles! Pour les découvrir, il faut se mettre en route, en quête. Je tiens à remercier deux nouveaux collaborateurs à la Revue Sainte Anne : Mgr Martin Laliberté pmé, évêque auxiliaire de Québec et, Monsieur Jean-Claude Filteau, théologien et exégète. Je leur souhaite la bienvenue! Je veux aussi remercier le père Mario Boies C.Ss.R., professeur de théologie morale et de psychologie à l’Académie Alphonsienne de Rome, pour sa collaboration spéciale.

En terminant, je vous invite à prier pour les personnes dont la vie fut détruite par ce virus. Prier pour apaiser les blessures des départs manqués de ceux qui restent. Prier pour tous ceux qui ont peur. Prier pour les familles dont l’isolement a fait ressortir les différences et dont l’avenir semble incertain. Prier pour les jeunes, trop souvent témoins et victimes de la détresse d’adultes, dont ils ont tant besoin.

Qu’ensemble, avec le Christ, notre grande famille des lecteurs de la Revue Sainte Anne, puisse mettre un baume à la souffrance et à l’isolement, par nos prières!

 

François-Marie Héraud

Directeur de la Revue Sainte Anne

directeur@revuesainteanne.ca

 

La Bible aujourd'hui par Jean Claude Filteau

Il fait siennes nos douleurs

Au point de départ, il y a une question qui me trottait dans la tête depuis un certain temps. J’ai 81 ans. Pourquoi le Christ en adoptant la condition humaine n’a pas osé vieillir? L’éternelle maturité bienheureuse de Dieu aurait-elle pu s’incarner dans un Christ, vrai Dieu et vrai homme, mourant âgé, abandonné dans la misère, dans la saleté d’une chambre du quartier Saint-Roch avec la seule visite de Gilles Kègle? Le salut du monde n’en n’aurait-il pas moins été assuré? Et que dire, aujourd’hui, des reportages télévisés qui nous présentent les conditions misérables des personnes âgées mourant du coronavirus, et dont nous ne soupçonnions même pas l’état de certaines institutions qui les hébergent? Le Christ ne pourrait-il pas être l’un d’eux?

Le Christ meurt en pleine maturité de sa vie. Les récits de la Passion décrivent bien l’abandon, la trahison et la cruauté de ceux qui s’acharnent sur lui. Le supplice de la croix était à son époque la façon la plus horrible de mourir : il faudra près de trois siècles pour que les chrétiens osent présenter le Christ en croix, tant cette mort était infamante. Comme le Serviteur souffrant qu’avait décrit le prophète Isaïe « Méprisé, abandonné des hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, il était pareil à celui devant qui on se voile la face; et nous l’avons méprisé, compté pour rien. En fait, c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé ». Pour nous et notre salut, le Fils a partagé notre mort par amour. Toujours par amour, le Père Éternel en pleurs a tenu dans ses bras la dépouille de son Fils. La pire douleur qu’un père puisse connaître.

Avec mon ami Daniel Abel, nous sous sommes posé la question de la douleur frappant toute notre société et en particulier les personnes âgées. Est-ce que la présence du Christ souffrant pourrait être rendue plus sensible : c’est aussi de nos douleurs dont il est toujours chargé ?

Daniel, époux et père, artiste peintre et photographe, a fait toute sa carrière comme infirmier pendant 33 ans à l’Hôtel-Dieu de Québec. L’artiste entrevoyait la scène : « Immédiatement, j’ai repensé à toutes ces belles années auprès des malades. J’ai travaillé plusieurs années de nuit, assez pour me faire une tête sur le sujet qui m’habite encore, même à la retraite depuis plus de vingt ans. C’est souvent à l’aube que les personnes rendent l’âme. Je peux m’imaginer encore aujourd'hui que j'entre dans une chambre. À l'aube, à contre-jour, d’où le soleil pénétrait en abondance par ces grandes fenêtres, je regardais cette scène extraordinaire. Il réchauffait le malade couché sur son lit en attente de son trépas, la mort qui rôdait avec une présence sans pareille dominait cette scène, se faisait sentir et remarquer. La mort était là. » Puis, Daniel se mit au travail, produisant esquisses sur esquisses que je n’ai pas vues afin ne pas intervenir dans ces intimes moments de création.

Puis. Surprise! Un courriel. Sur le coup, le tableau Pourquoi m’as-tu abandonné ? m’a profondément ému. La scène, traitée en noir et blanc, est marquée par la délicatesse et la compassion. Dans l’intimité d’une chambre d’hôpital, Jean et Marie veillent le fils, le maître, le Fils de Dieu, vrai Dieu et vrai homme, qui vient de rendre son dernier souffle pour que nous tous ayons la Vie, et cela, sans aucun signe de condamnation de personnes, même pas du « système ». En contemplant la scène, nous pouvons nous laisser aller à la compassion, à la solidarité et au pardon et nous atteler à la construction d’une société où ne se reproduisent jamais de pareilles horreurs. Un Bon Samaritain ne pourrait-il pas s’éveiller dans nos cœurs et avec nos bras?